Bertoua, 6 août 2026.
L’Est change de récit.
| En deux jours, la plus vaste Région du Cameroun a signé deux conventions, décroché six intentions d’investissement fermes et convaincu cinq délégations étrangères de trois continents. La première édition du East Investment Forum n’a pas seulement rempli la Salle Polyvalente de l’Hôtel de Ville : elle a inauguré une nouvelle grammaire économique pour un territoire trop longtemps décrit par ses seules ressources. |
Il est 9 h 30, ce jeudi 6 août 2026, quand la salle bascule. Un investisseur turc se démarque pour saluer un chef traditionnel de Lomié. Une délégation chinoise consulte sur tablette la carte des gisements de fer de Mbalam. Trois Directeurs Généraux d’institutions publiques s’installent aux côtés d’un Maire de la Kadey. Sur les tables, pas de discours photocopiés — des projets chiffrés.
Bertoua vient d’inventer, en une matinée, quelque chose que la Région de l’Est attendait depuis longtemps : un lieu où le potentiel rencontre le capital.
Le paradoxe qui a servi de moteur
Le thème officiel — « Investir à l’Est du Cameroun : Opportunités, Innovations et Développement Durable » — camoufle mal l’aveu qui a traversé les travaux : l’Est est riche, ses populations ne le sont pas.
Les chiffres sont connus, jamais aussi bien alignés. Cent neuf mille kilomètres carrés, soit la plus vaste des dix Régions du pays. Une frontière commune avec la République Centrafricaine et le Congo, qui fait de Bertoua un carrefour naturel de la CEMAC, de la CEEAC et de la Zone de libre-échange continentale africaine. Un sous-sol qui recèle 52 substances minérales identifiées, dont 14 stratégiques. Et surtout, la place de premier bénéficiaire des redevances minières nationales : entre 1,2 et 1,4 milliard de FCFA reversés aux Communes en 2023 — 35 à 40 % du total du pays.
Face à cette abondance, le sous-emploi persiste. La pauvreté aussi.
Présentant la Carte Économique Générale, le Président du Conseil Régional de l’Est, M. WOUAMANE MBELE, promoteur du Forum, a placé ce paradoxe au centre du débat. Café, cacao, hévéa, palmier à huile, ressources forestières et fauniques, pêche et pisciculture, industrie naissante, énergie portée par Lom Pangar : le potentiel est cartographié. Ce qui manquait, jusqu’ici, c’était l’infrastructure de la rencontre.
C’est exactement le rôle que s’assigne l’EIF.
Le vrai marché : 36 millions de consommateurs
Aux investisseurs qui hésitaient à voir la Région de l’Est comme un débouché de 1,5 millions d’habitants, le Dr Fabrice FUNIBA, Président de GAVE S.A.S., a opposé une géographie différente. L’Est, a-t-il rappelé, n’est pas une frontière — c’est une porte. Celle d’un bassin sous-régional de près de 36 millions de consommateurs : Tchad, République Centrafricaine, Guinée Équatoriale, République du Congo.
Il a insisté, dans un anglais volontairement accessible, sur le caractère opérationnel du Forum : « un lieu où l’on signe des contrats, pas où l’on parle d’en signer ». Sa conclusion — « From Africa, we can change the world » — a été reprise, seule ou en écho, par plusieurs délégations étrangères.
Dans le prolongement, le Président de l’OPACT, M. TCHINDA Remy, a exposé la Vision 2035 de la Région : « une Région désenclavée, attractive et harmonieusement développée, avec une participation inclusive des populations ». Quatre objectifs stratégiques, un alignement rigoureux sur les piliers de la SND30. Son message aux investisseurs a été bref et net : le plan de développement régional — premier élément qu’ils attendent — est désormais sur la table.
Représentant du Directeur des Mines au MINMIDT, le Délégué Régional des Mines de l’Est, M. Jacques AFTI, a fermé la démonstration par les métaux. Deux millions d’onces de potentiel aurifère. Deux milliards de tonnes de réserves de fer à Mbalam. Cobalt, nickel, manganèse de Lomié — ceux-là même sans lesquels la transition énergétique mondiale n’aura pas lieu. Le Code minier de 2023 impose désormais la transformation locale d’au moins 15 % des ressources extraites : la valeur ne partira plus toute crue.
L’EIF 2026 en chiffres :
| Indicateur | Résultat |
| Participation générale | 512 personnes |
| Délégations étrangères | 5 (Turquie, Chine, Belgique, RCA, Congo) |
| Conventions signées | 2 (CR-Est / AER — CR-Est / CNCC) |
| Rencontres B2B tenues | 4 thématiques + 2 additionnelles |
| Manifestations d’intérêt d’investissement | 6 |
| Sites et entreprises visités | 7 |
Deux conventions et six oui
Le premier acte fort intervient avant même la levée de la séance d’ouverture. Deux conventions sont paraphées séance tenante entre le Conseil Régional de l’Est et deux institutions publiques nationales.
La première, conclue avec l’Agence d’Électrification Rurale (AER), attaque frontalement le verrou énergétique — celui-là même que le Plan Régional de Développement identifie comme la condition préalable à toute implantation industrielle sérieuse. La seconde, un protocole d’accord signé avec le Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC), place le Conseil Régional dans le dispositif d’accompagnement des chargeurs et des PME, et de facilitation du transit sur le corridor Douala – Bangui – N’Djaména. Traduction stratégique : l’Est n’est plus seulement une réserve de matières premières — il est reconnu comme la plaque tournante logistique de l’Afrique centrale.
Mais c’est l’après-midi du 6 août, dans les salles de B2B, que le Forum a livré ses résultats les plus mesurables. Six manifestations d’intérêt, six secteurs, six trajectoires potentielles pour la Région.
Les six paris de l’Est
BTP : M. HUANG YONG, Directeur Général de l’entreprise Liu Gong Cameroun, annonce son intention d’implanter dans la Région une usine d’assemblage d’engins de génie civil. À la clé : des emplois directs et indirects, et une baisse mécanique du coût d’équipement pour les chantiers miniers et de travaux publics. Le calcul industriel est simple — produire ici ce qui, aujourd’hui, s’importe.
MINES : La délégation de Nova International Cooperation Platform sollicite formellement l’accompagnement du Conseil Régional pour l’obtention d’une licence d’exploitation du sable noir, une ressource classée parmi les terres rares. Aboutie, cette démarche placerait l’Est dans la chaîne mondiale d’approvisionnement des substances stratégiques — un segment où, jusqu’ici, aucun acteur camerounais n’existe.
AGRO-ALIMENTAIRE : Après sa visite du 7 août à la Chocolaterie Ca’Oly de Dimako, M. SOYDAN Mustafa, représentant du Centre d’Innovation de la Ville de Van (Turquie), se déclare intéressé par la commercialisation des produits de l’unité poudre de cacao, fèves, pâte à tartiner sur les marchés turc et iranien. Des échantillons sont collectés pour un test-marché préalable. Ce que le café éthiopien a réussi, le cacao de l’Est peut-il l’accomplir ?
ÉNERGIE : Le même partenaire turc propose l’implantation d’une usine de fabrication de panneaux solaires, sous réserve d’une étude de marché conduite dans un délai de trois à quatre semaines. La transition énergétique cesse d’être une abstraction, elle prend l’apparence d’un site à choisir, d’un permis à instruire.
TOURISME : Forte de l’expérience turque en matière d’aires protégées, la délégation d’Ankara réserve un accueil favorable au projet de parc animalier de loisirs à vocation régionale porté par le Conseil Régional et l’Office Régional du Tourisme de l’Est Cameroun, sous réserve de clarifications sur la classification des espèces. Elle se rend sur le site pressenti, à Mandjou.
SANTE : TechnoFest Innovation and Institute of Technology (Belgique), représentée par le Dr Malek GHOLAM, présente à la Délégation Régionale de la Santé Publique une solution thérapeutique innovante pour la prise en charge des plaies diabétiques — combinant plasma atmosphérique froid et photocatalyseurs à base de nano-TiO₂. Une innovation jugée digne d’intérêt, sous réserve d’essais cliniques et d’une autorisation expresse du Ministre de la Santé Publique.
Du terrain, pas seulement des salles
Ce qui a distingué l’EIF 2026 d’une conférence classique, c’est le refus assumé du huis clos.
Dès le 6 août, les délégations quittent l’Hôtel de Ville pour visiter la STRICAM, unité industrielle régionale qui produit eau minérale, jus gazeux et bière — une démonstration, terrain à l’appui, de ce que l’Est industriel sait déjà faire. Le 7 août, une délégation turque conduite par Sa Majesté BILACK GARKA, Chef traditionnel et Directeur de l’ORTEC, parcourt la Délégation Régionale des Forêts et de la Faune, le chantier du futur siège du Conseil Régional, le site de Sembe-Lecco, le site touristique « Pieds dans l’eau » et la zone de Mandjou.
Ce que le Forum a changé
Le Gouverneur de la Région de l’Est, M. Grégoire MVONGO, en déclarant le Forum ouvert, avait exhorté les Collectivités Territoriales Décentralisées à saisir toutes les opportunités offertes pour mettre en place des entités économiques régionales dans les chaînes de valeur de l’Est — dans le droit fil des options stratégiques de l’État Stratège et Pragmatique et de la promotion des entités économiques championnes régionales.
Le rapport général du Forum ne s’y trompe pas : deux conventions signées et six manifestations d’intérêt ne sont qu’une amorce. Leur transformation en investissements réels dépendra de la rigueur du suivi. C’est pourquoi la première priorité opérationnelle retenue est l’organisation, sous la direction du Président du Conseil Régional de l’Est, d’un dispositif de suivi post-Forum chargé de poursuivre les négociations engagées avec les partenaires techniques et financiers.
Les recommandations adressées au Conseil Régional pointent dans la même direction : engager les démarches d’agrément aux régimes d’avantages fiscalo-douaniers auprès de l’API et du Ministère des Finances, diligenter la mise à disposition des sites destinés aux projets, et renforcer l’amélioration du climat régional des affaires.
Les Actes du Forum seront compilés et diffusés. L’édition 2027 est déjà en ligne de mire.
Reste l’essentiel, ce que les chiffres ne diront jamais tout à fait. Pendant deux jours, à Bertoua, la Région de l’Est a cessé d’être une réserve. Elle est devenue une destination.








